« La distance physique crée une proximité émotionnelle »
Quand on débute, il est tout à fait naturel de penser que le seul moyen de prendre une photo percutante est de se rapprocher de son sujet. On nous apprend souvent à remplir le cadre et à plonger au cœur de l’action. Mais avec l’expérience, on comprend qu’en envahissant l’espace personnel du sujet, on le pousse généralement à se mettre sur la défensive. Pour que la personne se sente à l’aise et se montre vulnérable devant l’objectif, il faut souvent prendre le contrepied de cette idée, et reculer. La distance comme outil créatif peut transformer un portrait statique pour lui faire raconter une histoire.

Laisser le sujet respirer avec une focale de 85 mm
Lorsqu’on donne de l’espace au sujet, il change de langage corporel. Sans objectif braqué sur le visage, il peut se détendre, oublier l’appareil et se concentrer sur son environnement. Pour mieux comprendre, nous avons demandé à Nicole Ashley, photographe professionnelle primée, de nous faire part de son point de vue sur la maîtrise de l’espace et de la composition.
Nicole souligne que l’un des aspects qu’elle préfère dans l’utilisation d’une focale relativement longue, de 85 mm par exemple, est l’effet de la distance sur la dynamique. « La distance physique crée une proximité émotionnelle », explique-t-elle. Lorsque le photographe s’éloigne, la pression technique disparaît. « Sans la pression de l’appareil braqué sur son visage, le sujet se met à l’aise », fait remarquer Nicole. « Dans mon expérience, le sujet se détend beaucoup plus vite parce qu’il a l’espace nécessaire pour être présent à la situation, et c’est là que le déclic se produit. Ces images-là sont toujours les plus authentiques. »


Instants fugaces
Pour les photographes qui cherchent à dépasser les poncifs, les histoires les plus intenses surgissent entre deux poses : un regard rapide, une respiration légère, une communion discrète avec le paysage.
Nicole confie que ses clichés préférés sont sans conteste ceux qui naissent spontanément, entre deux prises, et précise que les changements de position lui permettent « d’observer plutôt que de diriger ». En se fondant dans le paysage vu de loin, le sujet peut interagir librement avec son environnement. « Comme je suis plus loin », dit-elle, « ces instants fugaces se déroulent naturellement ».
Par ailleurs, la compréhension des principes optiques d’un cadrage serré permet d’isoler nettement le sujet. Comme le dit Nicole, « Cet objectif parvient également très bien à séparer le sujet de l’arrière-plan, en attirant le regard exactement là où l’émotion se manifeste, sans que rien ne vienne détourner l’attention. »


Cadrer l’environnement
Nicole souligne que, bien que l’on considère souvent les focales courtes comme exclusivement destinées au portrait, elle adore s’en servir pour raconter des histoires plus complexes.
« Au lieu de cadrer uniquement le couple, je prends un peu de recul pour intégrer l’environnement, que ce soit le paysage, des éléments du premier plan ou la façon dont la lumière éclaire tout ce qui entoure le sujet. »
En prenant délibérément du recul, le photographe apprend à utiliser l’environnement pour mettre en scène son récit. Nicole explique qu’une perspective serrée met en avant la majesté du fond. « Elle condense la scène et sublime les montagnes, les arbres et le rougeoiement des couchers de soleil. Elle nous fait entrer dans l’intimité du sujet sans perdre l’ambiance générale, de sorte que le cliché ressemble moins à un portrait en gros plan qu’à un souvenir des sentiments éprouvés à ce moment-là ».

